NI DIEU NI FOOT

PEUT-ON JOUER AU FOOT SANS LES MAINS ?

Puisqu'il va n'être question, tout au long du mois de messe footballistique qui s'annonce, que de jeux de pieds, parlons un peu de mains. Pas de ces mains, au fond sans importance, qui corrigent la trajectoire d'un ballon et aident accessoirement une équipe de joueurs maladroits à gagner un voyage en Afrique du Sud. Non, parlons plutôt de ces mains qui plongent dans le sac de fric et passent des enveloppes sous les tables. Parlons de ces mains qui font des saluts nazis, manient la batte de base-ball et transforment les terrains de foot et leurs abords en champs de bataille. Parlons de ces mains qui appuient sur des pistons de seringue pour optimiser la performance. Parlons de ces mains que l'on coupe, aussi, dans ces stades où l'on marque parfois des buts. Puisqu'à Charlie, il faut bien l'avouer, nous sommes nuls en figurines Panini, parlons des hooligans, de l'argent sale, des dopés, du sport-roi qui permet aux tyrans et aux dirigeants corrompus d'offrir à leur peuple des jeux à défaut de pain.

Rares sont les matchs qui n'entraînent pas de commentaires scandalisés ou de polémiques. Mais s'il est un scandale dans le football, il ne réside pas dans le jeu, mais d'abord dans l'énorme masse d'argent qu'il brasse, et qui rend anecdotique - pour ne pas dire pathétique - l'éventuelle passion qui animerait les spectateurs et les commentateurs sportifs. Ce n'est pas sur le terrain, pendant le match, qu'il faut des arbitres, des juges, des caméras, des observateurs attentifs aux actions, mais sous le terrain. Pour contrôler le financement des clubs, les émoluments des dirigeants et des entraîneurs, le salaire des joueurs, les droits de retransmission, le faramineux « mercato » où la paire de jambons est indexée sur l'or, les circuits financiers par lesquels tous ces milliards d'euros et de dollars circulent en toute tranquillité, pour arroser on ne sait qui.

Le plus opaque des paradis fiscaux, il mesure 110 mètres sur 75, est planté de gazon, peuplé de 22 milliardaires en maillot et est jalousement gardé par des milliers de douaniers coiffés de bobs et armés de cornes de brume. Et c'est un paradis qui sue l'arrogance. Il n'y a que dans le sport professionnel où l'on ose baptiser une niche fiscale « droit à l'image».

Cette part du salaire que les clubs versent individuellement à chaque joueur pour pouvoir exploiter l'image collective de l'équipe et qui échappe à toute cotisation sociale - à l'exception de la CSG et de la CRDS - peut aller jusqu'à 30 % de la rémunération totale. Ce qui, quand on connaît le montant du salaire des stars en short, représente un sacré manque à gagner en matière de charges sociales. Le trou de la Sécu, il est aussi creusé, et pas qu'un peu, par les crampons de nos footballeurs.

Pourtant, on prête au football toutes les vertus. On continue à nous chanter qu'il est ce qu'on peut trouver de mieux pour conduire une société sur le chemin du progrès. On nous dit que le foot est bon pour l'éducation. Mais avec le salaire mensuel de Thierry Henry au FC Barcelone (625000 euros), on pourrait payer 300 profs. On nous dit que le foot combat le racisme et promeut l'intégration. Mais on entend plus de cris de singes dans les tribunes du PSG ou de la Lazio de Rome que dans un meeting du Front national, et chaque match donne lieu aux pires manifestations de chauvinisme. On nous dit que le foot est un vecteur de démocratie. Mais l'Argentine a gagné la Coupe du monde en 1978, et la junte a encore torturé et éliminé les opposants pendant cinq ans. Aujourd'hui, la Corée du Nord envoie son équipe concourir en Afrique du Sud. Qui peut imaginer, sans rire, que ça va contribuer à faire chuter Kim Jongil ? Comme les joueurs ont peu de chances d'arriver en finale et de remplir la noble mission qui leur a été confiée - ramener la coupe au « Cher leader» -, ça fera juste onze Nord-Coréens de plus dans un camp de travail. Qui fabriqueront des petits drapeaux en papier qu'agiteront les supporters des clubs de foot des grandes démocraties...

Alors tant pis, gâchons la fête. Espérons de toutes nos forces que Domenech est vraiment un gros nul, que nos joueurs feront honneur à leur réputation de branques, que la France dégagera de cette Coupe du monde de l'imbécillité dès le premier tour. Pour qu'on puisse enfin parler d'autre chose. Parce qu'une société qui n'a plus que le foot à proposer comme facteur d'espoir, comme modèle d'intégration et comme perspective d'ascenseur social est une société qui a un sérieux problème. Problème qu'il serait temps de régler, avant que ça finisse mal.

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